Ce qu’un romancier du 19ième siècle peut nous apprendre sur l’investissement.

On pourrait penser qu’Émile Zola, le romancier français du 19ième siècle, n’aurait pas grand-chose à dire sur les bouleversements boursiers récents.  À son décès en 1902, il n’y avait pas d’internet, pas de « high speed traders », ou de fonds négociés en bourse. Que pourrait-on apprendre de son œuvre dans un domaine qui a pourtant été étudié sous toutes ses coutures pendant une bonne partie du 20ième siècle par des gens qualifiés?

Pourtant, le roman « L’Argent » publié en 1891, est un récit qui pourrait se dérouler aujourd’hui si l’on plaçait un iphone dans la main de Saccard, le personnage principal. On y trouve de tout : optimisme imprudent, désir de vengeance, orgueil et prise de risque excessive pour se soustraire à des conditions difficiles.

L’histoire semble assez tranquille à priori. Ruiné par des entreprises qui ont mal tournées, Saccard lance la Banque Universelle en attirant plusieurs petits investisseurs. Cupide, il cherche aussi le regard et l’attention des autres financiers en plus de souhaiter se venger de certains autres. Après quelques succès sans fondements solides, l’inévitable chute finale le ruine ainsi que tous ceux qui l’ont suivi dans son aventure.

Un inventaire de toutes les observations pertinentes dans cette histoire serait trop long à faire. J’en relève trois :

  • Il n’y a pas de rendement sans épargne. Saccard tente de s’enrichir avec l’effet de levier sans création de valeur, en tentant de créer un élan favorable. L’échec était prévisible. S’il avait épargné pendant quelques années avant de lancer la Banque, le résultat aurait pu être différent.
  • L’appât du gain. Les petits investisseurs recrutés par Saccard sont séduits par la possibilité de faire beaucoup d’argent sans effort, avec peu de risque, une perspective trop belle pour être vraie.
  • L’abus de confiance. Au dire de Saccard, la Banque Universelle ne pouvait pas échouer. Il n’y avait aucune raison de ne pas y mettre tous nos avoirs puisque l’échec était inconcevable. S’il avait vécu aujourd’hui, Saccard en aurait dit autant de Nortel, du pétrole et de l’immobilier résidentiel.

Si ces leçons ont étés dites et répétées, comment se fait-il que plus d’un siècle plus tard il ait encore des Nortels, des Enrons et des Long-Term Capital Management.

Voici deux explications, non-exhaustives :

Le biais de disponibilité. Il s’agit de l’influence supérieure exercée par les événements plus frais à notre mémoire au détriment des événements plus lointains dans le passé que nous avons tendance à oublier[i]. Ainsi, les investisseurs oublient qu’ils peuvent perdre de l’argent. Les consommateurs oublient que l’inflation pourrait éventuellement faire un retour en force. Les propriétaires d’immeuble ne se souviennent plus que les taux d’intérêt hypothécaires étaient à 5% dans un passé pas si lointain.

Cette fois, c’est différent. Il y a toujours un bon nombre de personnes pour croire que les règles élémentaires de l’investissement sont suspendues, ou révolues. Lors de la crise des technos au tournant des années 2000, des experts s’acharnaient à trouver de nouvelles méthodes d’évaluations puisque les règles existantes ne s’appliquaient pas à ce type d’entreprise. Or, comme l’ont démontré Kenneth Rogoff et Carmen Reinhart[ii], ce n’est jamais si différent.

Si vous connaissez quelqu’un qui s’apprête à débuter des études en finances, offrez-lui une copie de ce roman de Zola. Les 8,75$ que m’a coûtés ce bouquin sont un bien meilleur investissement que les sommes englouties dans la Banque Universelle.

[i] Kahneman, Daniel, Thinking Fast and Slow, Anchor Canada, 2011, p.138-139

[ii]Auteurs du livre « This time is different ».(Princeton).