Les parallèles entre la course automobile et le placement : êtes-vous si pressés?

En course automobile, les équipes rivalisent d’ingéniosité pour améliorer leur performance. Des sommes colossales sont investies en recherche pour trouver un matériau ou une technologie qui permettrait de rouler plus rapidement dans une courbe sans déraper, pour ainsi gagner quelques centièmes de secondes sur un concurrent. Chaque minuscule avantage prend une grande importance.

Les parallèles entre la course automobile et le placement sont nombreux et instructifs. Plusieurs investisseurs particuliers empruntent les tactiques des investisseurs professionnels pour bonifier leur rendement. Votre collègue de bureau Joe Connaissant est l’un d’eux.

Fort d’une lecture sur le sujet, Joe a décidé de s’y mettre. Il compare régulièrement une quinzaine de fonds sur des ratios aux noms sérieux. Il fait fureur auprès des autres collègues au dîner en expliquant sa stratégie, prenant bien soin d’insérer des termes du jargon financier comme « ratio de Sharpe » et « coefficient r-carré », sans oublier quelques lettres grecques saupoudrées au passage.

« Moé là là, j’en veux pas de fonds qui dorment sur la switch. C’est officiel! Le fond ABC a un sharpe positif, mais ne génère pas d’alpha. Il faut s’en débarrasser! »

Joe est d’ailleurs ragaillardi par ses résultats récents. Il prétend avoir battu l’indice TSX de 3% depuis 12 mois. Comment se fait-il alors que Joe n’ait  pas quitté son emploi pour écrire un livre sur son cheminement?

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Joe Connaissant néglige trois problèmes.

D’abord, l’utilisation de ces ratios permet un regard sur le passé et non sur le futur. Or même les maisons de fonds prennent le soin de nous dire que les rendements futurs pourraient être différents.

Ensuite, la comparaison entre fonds est plus complexe que ne le soupçonne Joe. Même s’il a réellement battu l’indice de 3%, son succès est-il causé par une sélection supérieure des titres ou par une plus grande prise de risque. Les ratios qui mesurent le risque ne disent pas tout[1]. C’est d’ailleurs pour cette raison que Joe évite de parler du rendement de l’année précédente, 5% inférieur à l’indice.

Joe néglige aussi la fiscalité alors que son taux marginal d’impôt est de 45,71%. Ayant bruyamment déclaré au dîner « Moé je crois pas à ça les CELI », il paiera de l’impôt sur la partie de son rendement composé de dividendes chaque année et sur le gain en capital à la disposition. Si son rendement brut était de 5%, il serait peut-être plus près de 3,0% à 3,5% après impôt.

Finalement, le plus important problème de Joe est qu’il perd d’une main ce qu’il a gagné de l’autre. Les sommes qu’il a investies ont limité ses liquidités et l’ont forcé à trainer un emprunt sur sa carte de crédit au taux de 10%, après impôt. Lorsque vous lui en avez parlé, le dîner tirait subitement à sa fin puisque Joe ne voulait pas être en retard à une réunion.

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Que faut-il retenir de l’expérience de Joe?

Il n’existe pas de rendement sans épargne. Bien entendu, il existe des prêts levier qui vous permettent d’emprunter pour investir, mais ce sont des tactiques risquées rigoureusement encadrées par l’Autorité des marchés financiers. Dans tous les autres cas, il faut d’abord épargner une somme avant de pouvoir l’investir.

Ensuite, l’investissement nécessite une analyse globale de votre situation financière, comme le fait un planificateur financier. Joe a perdu d’une main ce qu’il a gagné de l’autre. La quête d’un rendement supérieur n’est pas une fin en soi. Il s’agit d’un moyen de s’enrichir. Il existe parfois des moyens simples et plus sûrs de procéder.

Finalement, à l’image de la course automobile, les tactiques des professionnels ne sont pas toujours pertinentes pour l’épargnant moyen. Sur la route, je pourrais me rapprocher de la voiture devant moi pour profiter de l’aspiration ou tenter de prendre le virage le plus rapidement possible par une trajectoire optimale. L’issue la plus optimiste de ces tactiques est un gain de quelques secondes. Si ces secondes sont importantes, il serait préférable de simplement partir plus tôt, car le scénario le plus probable, comme pour Joe Connaissant, est une collision ou un dérapage vers le fossé.

Mieux vaut partir à point.

 


[1] Pour ceux qui aimeraient en savoir plus, l’usage de l’écart-type comme mesure du risque est contesté entre autres par Nassim Nicholas Taleb (The Black Swan, Random House). Il explique qu’en absence d’une distribution normale, l’écart-type perd son utilité pour établir la probabilité de perte ou de gain extrêmes. Or de nombreux ratios décrivant les placements sont basés sur l’écart-type du marché ou d’un titre.